[ chroniques d'un quotidien mi-figue mi-raisin ]

Rechercher
  • mandale douce

CDD #3 Bullshit jobs > mon quotidien dans une agence tous rixes

Mis à jour : 29 mai 2019

Bullshit jobs : expression désignant des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées parfois dans le monde du travail. Terme apparu sous la plume de l’anthropologue américain David Graeber qui postule que la société moderne repose sur l'aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau, amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et sans réel intérêt pour la société, mais qui permettent malgré tout de maintenir de l'emploi.

Il fut un temps où j’étais plus jeune qu’aujourd’hui (mais moins qu’hier) et où, fraîchement diplômée, il était de coutume de se lancer dans la vie active.
Illustration: Pavé | Support toujours fourni gracieusement par la CSC

Je me souviens du doute au moment du choix de mes études, qui ne me remuaient pas les tréfonds mais avaient le mérite de brasser large en termes d’apprentissages proposés. Avec mon mental en arborescence et ma difficulté à faire des choix (parce que chacun implique un renoncement potentiellement regrettable), ça semblait être l’alternative, si pas idéale, vaguement judicieuse.


Au sortir des dites études, j’ai découvert l’univers facétieux du marché de l’emploi. Je n’avais à vrai dire aucun plan de carrière, aucune ambition particulière. Enfant, je trouvais qu’être assise à un bureau, décrocher le combiné de téléphone hyper vénère parce qu’on fait rien que m’interrompre et taper des rapports circonstanciés avec deux doigts sur le clavier (à l’époque c’était des syntaxes du type "fhuefqmlkjdÂ9IZEEUFQHVBsuf"), bah c’était vraiment trop classe.


Bim, peu de temps après, je décroche un boulot à la capitale. Je comprends pas trop ce qui m’arrive, mais c’est dans un big building Porte de Namur, y a un ascenseur, des ordis, des fauteuils chesterfield, quelques plantes vertes et des meufs qui font tac tac avec leurs talons sur un sol ciré. Ok, ça correspond à ce qu’on m’a raconté, BANCO.


Lorsque j’ai pris le train pour effectuer mon premier jour revêtue de mon seul et unique tailleur acheté lors de la défense orale de mon mémoire, j’ai chialé dans les bras de ma mère sur le quai. À l’époque, je savais pas que j’avais un instinct pas trop dégueulasse.


Dans cette multinationale australienne implantée partout dans le monde et donc à Bruxelles, ça n’engageait que des meufs de moins de 30 ans, ça louait des bureaux classy moquettes à des hommes d’affaires du monde entier et ça déléguait les basses tâches administratives de ces derniers à des subordonnées en chemisier blanc 3 boutons ouverts.

Mon intitulé de poste était déjà digne d'une farce: ma signature mail balançait à tous mes récepteurs un "Secrétaire Virtuelle" qui me donnait autant de crédit qu’une cam girl polo-tchèque.

Je me souviens juste avoir beaucoup trié le courrier, répondu au téléphone en anglais et fait des tableaux Excel. Mon crédo, c’était de bosser pour tout un tas de clients en jetlag permanent, pour la plupart jamais croisés. Ma collègue, elle, gérait les clients office, ceux qui étaient sur place dans notre tower grise. Et franchement, à choisir, je préférais mon sort.


Le peu de jaculation assouvie par le fait de se conformer à un concept s’est rapidement dissipée.


Sans parvenir à expliciter mon malaise (j’étais si jeune qu’il devait me rester un peu de panade dans le pli du cou), ce qui se jouait sous mes yeux me faisait bouillir.


Y’avait d’abord les paquets suspects que l’on recevait assez régulièrement provenant de paradis fiscaux. Que ce soit des montres ou autres articles un peu luxe, ça semblait pas loco de se servir au passage et de s’improviser service de douane officieux (walaï moi j’ai rien pris).


Y’avait aussi la façon "j’ai un gros paquet dans le portefeuille et dans le pantalon" qu’avaient les businessmen de s’accouder au phone desk ou de déambuler dans les couloirs à la recherche d’une proie pas trop vive (oui car les businesswomen étaient restées dans les années 80 apparemment).


Ça semblait ok pour Melissa, une poupée manager venue tout droit d’Australie, d’entretenir avec eux un flirt distant, d’afficher un sourire carnassier en toutes circonstances rehaussé d’un lip gloss huileux. J’avais de la peine pour elle, car elle semblait exclusivement vissée sur des émotions fake et sur l’attention que sa fabuleuse silhouette pouvait lui conférer.


Melissa avait gravi les échelons dans la société mais était objetisée, minimisée. Elle avait 35 ans à l’époque et dans les rares moments où je pouvais choper une vague lueur d’authenticité dans ses yeux, ça me brisait le coco. Dès que son sourire s’affaissait un peu, son visage traduisait une urgence, un besoin viscéral d’atteindre un idéal avant de se voir faner dans les yeux de ces bêtes types persuadés d’être un remake flou de Georges Clooney.


Y’avait surtout ce dress code. Une façon de se présenter à ces gentlemen voyeurs compilée dans un dossier 8 pages recto verso. Tout y était spécifié, ce compris la hauteur de talons et le type d’épilation du sourcil requis. Avec une street cred comme la mienne, j’avais un dressing plus fourni en sneakers qu’en escarpins. J’alternais entre deux-trois tenues max, avais quasi arrêté de me maquiller (because allô train à 7h du mat) et portais des chaussures, certes classiques, mais probablement pas les plus adaptées pour chalouper de la croupe. Je me faisait convoquer à raison d’une fois toutes les deux semaines environ, ma boss dragon estimant que je faisais pas assez d’efforts pour être présentable, que j’avais reçu un manuel, qu’y avait qu’à le suivre, que c’était quand même pas compliqué.

Dans cette atmosphère oppressante, y avait quand même un peu de solidarité féminine.

On allait chialer dans les toilettes à tour de rôle et on rigolait de l’absurdité de notre situation pendant le temps de midi, autour d’un pauvre sandwiche de chez Exki, sur un petit lopin de terre à peine vert en bas de la tour, avant de nous en retourner à notre 12ème étage fait de dorures et d’acajou.


Au-delà de tout ça, le plus douloureux, c’est que je me rendais bien compte que mon travail n’avait aucune espèce d’importance. Je me rendais bien compte que mettre mon tableur en gris taupe ou en gris souris n’allait avoir aucun impact sur la face du monde.

J’étais pour la première fois en train de me confronter par la négative à mes valeurs personnelles dans un monde d’adulte.

À l’époque, y avait pas Instagram ni Facebook, du coup, pas d’injonctions au développement personnel profané par une blonde d’1 mètre 80 en position chien tête en bas sponsorisées par Yogi Tea.


Je découvrais donc, un peu naïve, que mon parcours allait certainement être plus mouvementé que ce que je pensais, que j’allais (enfin) devoir réfléchir à ce que j’avais envie de faire de mes dix doigts désormais gainés par l’avide taclage de clavier.


Ai-je découvert qu’il me fallait partir en retraite bouddhiste? Ou ai-je fini par empoisonner ma manageuse avec du fard à paupières moulu dans son café? Ou peut-être me suis-je contenté de renouveler mon CDD à condition d’instaurer un casual friday?

Rien de tout ça.


Je me suis barrée travailler à l’étranger quelques mois.

J’ai tenté d’oublier cette histoire.

J’ai arrêté de placer des mots anglais partout (jusqu’à aujourd’hui of course)

Je suis revenue.

Je me suis à nouveau planté.

Je suis repartie à l’étranger.

Je suis revenue.

J’ai réfléchis à ce que je voulais faire.

J’ai trouvé un boulot plutôt chouette.

Après 8 ans c’était plus si chouette.

Je me retrouve maintenant en transition.

Je tape toujours avec tous mes doigts plus que jaja.

Je dois à nouveau réfléchir à ce que je vais faire.

J’ai ouvert ce grog.

J’y étale tout ce que je dis pas à l’oral.

J’ai découvert Monsieur David Graeber (qui suit?).

Du coup j’ai repensé à cette histoire.

Et là je suis en train de l’écrire.

Je crois que j’ai terminé mais j’ai vraiment du mal avec les clôtures de mes mandales.


À la revoyure,

Et à la vôtre !

0 vue

© 2018

Proudly created with Wix.com